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 Groupe Commune de Paris de La Fédération Anarchiste

CERTAINES « ÉLITES » INTELLECTUELLES FACE À LA COMMUNE

Source: Actualité De La Commune N°5 Printemps 2020 pages 24 à 26.

Article de Monsieur Maurice RAJSFUS

CERTAINES « ÉLITES » INTELLECTUELLES FACE À LA COMMUNE

 

 

 

Émile Zola, qui, durant les mois que durèrent la Commune, assurait une chronique quotidienne dans La Cloche, s’exprimait également, au terme de la Semaine sanglante, dans Le  Sémaphore de Marseille,  daté  du  3 juin 1871 : « Le bain de sang que le peuple de France vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. » De même, l’ancienne

« socialiste » George Sand, dans un courrier à Alexandre Dumas fils, se laissait aller à écrire, le 24  mars 1871,  que la Commune n’était que « le résultat d’un excès de civilisation matérielle, jetant son écume à la surface un jour où la chaudière manquait de surveillance ». Évoquant ensuite une « crise de vomissement », la Bonne Dame de Nohant concluait ainsi sa missive : « Ce sont les saturnales de la folie. »

Le bon poète Jean Richepin, dans son ouvrage consacré à Jules Vallès, traçait le portrait collectif d’une grande dureté des dirigeants de la Commune insurgée, paru en feuilleton dans La Vérité, en 1871 : « Eh bien, ces chefs ambitieux ou convaincus, charlatans ou prophètes, ont presque tous un point commun, c’est qu’ils étaient des déclassés et un gouvernement de fruits secs ! » Pour Maxime Du Camp, le jugement est tout aussi drastique pour qualifier les « sept à huit cents » dirigeants de la Commune : « Ce sont des petits-bourgeois déclassés, des patrons exaspérés de n’avoir point fait fortune; ce sont des journalistes sans journaux, des médecins sans clientèle, des maîtres d’école sans élèves.» C’est encore George Sand qui, dans un article publié le 8 octobre 1871 dans Le Temps, intitulé « Lettre à un ami», tentait de justifier son attitude face à la Commune : « Le mouvement a été organisé par des hommes déjà inscrits dans les rangs de la bourgeoisie et n’appartenant plus aux habitudes et aux

 

nécessités du prolétariat. Ces hommes ont été mus par la haine, l’ambition  déçue, le patriotisme  mal entendu, le fanatisme sans idéal, la niaiserie ou le sentiment de méchanceté naturelle. »

Entre poètes indignés, on échange des propos du même genre et, le 2 juin 1871, Leconte de Lisle se lamente dans une lettre ayant pour destinataire José Maria de Heredia, il lui fait part de son interprétation de la Commune.   Il y dénonce «[…] cette ligue de déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs, mauvais poètes, mauvais peintres, journalistes manqués, romanciers de bas étage». Pour ne pas être en reste, Alexandre Dumas fils s’en prend directement à Gustave Courbet, dans une Lettre sur les choses du jour publiée en 1871, en des termes choisis :

« Sous quelle cloche, à l’aide de quel  fumier,  par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d’œdème flatulent, ont pu pousser ces courges sonores, cette incarnation du moi imbécile et impuissant. »

Faisant  des  chefs  « déclassés»,  à  lorigine  de  la Commune, les responsables du drame, Maxime Du Camp évoque dans son livre, Les Convulsions de Paris, ces « [] brutes  obtues  [qui]  ne  comprennent  rien,  sinon  quils ont une bonne paye, beaucoup de vin, trop deau-de-vie. Lorgie a été la principale préoccupation de la plupart de ces  hommes,  acteurs  secondaires  du  drame  auquel  ils participaient, sans bien le comprendre». Dans une de ses Lettres dune grand-mère, publiées en 1898, la charmante comtesse  de  Ségur  estimait  indispensable  dajouter  sa touche à cette description des masses révolutionnaires :

« Ils ont tant bu de vin et d’eau-de-vie pendant leur règne de bandits que la moindre blessure devenait gangreneuse. »

 

Impossible d’en  terminer sans aborder les écrits concernant les femmes de la Commune qu’Alexandre Dumas fils qualifiait de « femelles ». Citons, une fois de plus, Maxime Du Camp, qui excellait toujours dans la basse méchanceté : « Elles avaient lancé bien d’autres choses que leur bonnet par-dessus les moulins. Tout le costume y passa. Celles qui se donnèrent à la Commune, et elles

furent nombreuses, n’eurent qu’une seule ambition : s’élever au-dessus des hommes, en exagérant leurs vices […]. »

Si les chefs communards sont généralement présentés comme des « déclassés », leurs compagnes de lutte bénéficient d’un rejet particulier. Joseph Gobineau, plus tard auteur de L’Inégalité des races, se faisait moraliste, dans Le Gaulois daté du 28 mai 1871, pour dénoncer celles qui auraient se contenter d’élever leurs enfants : « Je suis profondément convaincu qu’il n’y a pas un exemple dans l’histoire d’aucun temps et d’aucun peuple  de la  folie furieuse, de la frénésie fanatique de ces femmes. » Dans ce même quotidien, également le 28 mai, le critique théâtral Francisque Sarcey voyait dans le comportement des communardes « un aspect clinique», ainsi commenté:

« Aussi sont-elles cent fois plus dangereuses que les hommes. » C’est déjà le thème inusable des « pétroleuses» qui se voit répandu par l’élite littéraire de ce pays, et Catulle Mendès se complaisait dans l’inventivité à propos des « allumeuses de brasiers » qui ne songeaient qu’à détruire Paris : « … Ce sont en général des femmes de 40 à 50 ans, le front ceint d’un serre-tête à carreaux rouges que dépassent des mèches de cheveux sales […]. Si la rue est solitaire, elles s’arrêtent un instant devant un soupirail de cave, puis elles continuent leur chemin sans trop se presser, une maison est en flammes. »

Le tableau serait incomplet si n’y étaient mêlés ces « étrangers internationaux », ainsi décrits par Paul de Saint-Victor dans L’Orgie rouge : « Cette franc-maçonnerie du crime dont le drapeau n’a d’autre couleur que celle du sang trônait à l’Hôtel de Ville. Elle avait recruté les routiers et les malandrins de toute l’Europe. Des faussaires polonais, des bravi garibaldiens, des pandours slaves, des agents prussiens, des flibustiers yankees cavalcadant  en tête des bataillons, plus chamarrés que l’état-major de Soulouque […].» L’historien Taine, quant à lui, note dans sa Correspondance du 20 mai 1871 ces nombreux étrangers qui abondent dans les rues de Paris, où il serait possible de voir « environ cent mille insurgés dont cinquante mille étrangers ».

Nous en resterons là, après avoir relevé l’un des écrits du délicat poète Leconte de Lisle qui, dans une lettre à José Maria de Heredia, datée du 2 juin 1871, après les horreurs de la Semaine sanglante, suggère comme solution de «[…] déporter toute la canaille parisienne, mâles, femelles et petits, pour en finir avec des vengeances certaines qui n’attendent que leur heure, et ce sont malheureusement les plus inexorables».

La liste serait longue de ces « élites », pas seulement littéraires, qui n’hésiteront pas à traîner dans la boue les désespérés qui se battaient pour un monde meilleur. Il est vrai que la plupart de ceux-là étaient dans leur rôle de soutiens naturels du pouvoir versaillais. Ces grands intellectuels se retrouvaient à l’unisson, dans leurs écrits vengeurs, aussi bien proches des procureurs des conseils de guerre que du rapporteur de l’enquête parlementaire

  • un certain Delpit – qui, à l’image de certains historiens, faisait des révoltés, des « Barbares des temps modernes. » Dans leur ouvrage, Les Communards 3, Jean-Pierre Azéma et Michel Winock tracent le niveau d’analyse de tous ces grands esprits : « Pour eux, les communards furent des ouvriers – flanqués de quelques bourgeois déclassés – affaiblis physiquement par le Siège, et moralement par l’espoir chimérique d’une impossible victoire sur les Prussiens ; gâtés de plus par le travail souterrain des doctrines communistes ; armés, qui plus est, dans une Garde nationale qui leur a permis de vivre dans l’oisiveté, l’ivrognerie et le désordre. La guerre sociale fut déclarée par ces enragés à la Grande et honnête opinion conservatrice. À quoi cela tenait-il ? À l’immoralité et à l’égoïsme actuel des masses. » Nos deux auteurs citent abondamment ce Delpit, qui affirmait que, pour éviter à l’avenir des conflits de ce genre, il était urgent de restaurer la morale et la religion, car : « S’il n’y a rien après cette vie, vous n’avez aucun moyen de calmer le désespoir des déshérités et de les empêcher de réclamer la part dont ils se croient frustrés […]. » D’où cette conclusion que, sous le dôme de la religion, il fallait restituer le travail (contre la grève), la famille (contre les clubs) et la patrie (contre l’Internationale). Qu’ajouter de plus pour tenter de comprendre une répression qui devait s’avérer des plus féroces ? n

 

MAURICE RAJSFUS

 

 

Ce recueil d’immondices, émanant de grands esprits de l’époque

  • esquissé par Maurice Rajsfus – était très représentatif de cette

« élite » qui s’efforçait de conforter la volonté des versaillais de poursuivre une guerre de classe qui ne prendra fin qu’après le vote de la loi l’amnistie de 1881.

 

 

 
 

 

 

  1. Éditions Seghers, 1970.
  2. Éditions Maspero, 1970 ; réédition format de poche Éditions La Découverte, 2010.
  3. Éditions du Seuil, 1964.
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